L’homme qui trop…. (feat. Claudio Capéo)

Et voici une petite histoire inspirée de notre ami Claudio Capéo. Appréciez 🙂


Je la vois souvent dans ce bar. Cette femme me passionne comme un roman haletant dont on lèche le bord des pages avec excitation pour savoir la suite qui se révèle de l’autre côté.

Je crois qu’on est ensemble, mais elle ne le sait pas.

Elle boit toujours du Tropico saveur tropical. Sur la canette, des gouttes de sueur perlent lorsque sa langue touche le métal glacé. Elle boit lentement et l’on sent sur son corps les stigmates du liquide qui descend dans sa gorge et qui rejoint sa poitrine un peu à découvert sous son décolletée brulant.

Elle boit du Tropico et c’est désuet. Mais elle est si sexy qu’on lui pardonne cette anachronisme.

Mon bar, je le fréquente régulièrement. Et parfois, souvent à la même heure, elle apparaît. Je l’observe en levant la tête puisqu’elle semble flotter. Elle me regarde, j’en suis sûr. Elle me sourit aussi. Et ses dents sont des touches de piano sur lesquelles j’aimerais glisser pour jouer une sonate au clair de lune. En attendant, paniote Richard Cleyderman sur sa ballade pour Adeline qu’on entend en fond sonore dans la salle presque vide.

L’ambiance devient moite et tropicale près d’elle. Mon petit gobelet de rhum guatémaltèque semble danser la cucaracha. J’aimerais lui parler, mais elle ne m’écouterait pas. Je serais un bruit de fond. Un ronronnement à son oreille.

Dans le bar qui parfois sent la bière séchée et le vieux bois, elle est un soleil qui passe au-dessus de nos têtes.

Elle s’habille en blanc, très court. Mais jamais assez pour me permettre de découvrir de nouveau paysage de son corps. Sa peau mate trahit la chaleur des caraïbes, et on aimerait se retrouver sous la température moite des cocotiers avec elle, à boire du Tropico saveur tropical.

J’avale le rhum d’un coup sec.

Elle est seule, et personne ne la regarde jamais. Ou d’un œil distrait, entre deux rincée, puis on retourne à ses affaires, à ses préoccupations qui reviendront bientôt, dans les abîmes de la mousse stagnantes de la chope presque sale dans laquelle on écume notre mémoire amère.

Ça fait plusieurs jours que je ne la vois plus. Son absence ronge mon identité. Ma présence incohérente dans ce lieu d’alcoolisme timide se fait évidente. Sans elle, il n’est plus que l’antichambre de mes déceptions.

Les soirs de fatigue, sur le tabouret pas verni, tout comme moi, je l’attends.

Je me remémore ses mots, les mêmes. Quelques mots, quelques syllabes, prononcées langoureusement. Elle demande, presque une prière, de cette boisson sucrée et artificielle. Et sur la canette colorée, toute les promesses d’une vie turgescente d’arc-en-ciel semble se deviner pour l’homme qui vivra avec elle.

Pascal me sert une tournée. Elle passe souvent à la cinquième, et cette idée m’enchaine.

Et alors que l’ivresse et le trouble s’approche de moi, je la vois. Elle me fixe de ces pupilles dilatées et précieuses. Lorsqu’elle offre du Tropico au perroquet, je sais que qu’elle s’adresse à moi, en réalité. Et je l’admire, à l’intérieur du tube cathodique, fixé au-dessus du comptoir, tandis que pascal essuie un verre. Des secondes précieuses, le temps d’une réclame, d’une publicité et elle repart. Et dans mon âme et mon cœur je la retient.

Car elle est sexy quand j’ai trop picole.

Gaspard

Il y a déjà trois ans, la famille adoptait un bébé chat au pelage écailles de tortue. La petite boule de poil était si mignonne et si adorable qu’il était impossible de résister. « So cute ». dirait-on en anglais. Bah oui, un chaton quoi que sa fasse, c’est toujours mignon. Même quand ça force maladroitement avec les pattes tendues, dans la litière, c’est attendrissant. Moi-même, qui n’aime pas les chats d’ordinaire, j’ai voulu le protéger, lui apprendre des trucs qui pourraient lui servir dans la vie, comme le regard qui apitoie, et qui permet d’obtenir certaines choses : Un bon plat, des câlins, etc…

Je le considère un peu comme mon fils, celui que je ne pourrais pas avoir. Une sorte de transfert affectif inter-espèce..
Mais voilà, en 3 ans, la peluche à bien changé, et est devenue un gros chat pataud casse bonbon (qu’il n’a plus d’ailleurs, merci monsieur le vétérinaire). Et puis madame a insisté pour qu’il se nomme Gaspard. Pas vraiment un roi mage, plutôt un clochard vagabond.
Quand je regarde Gaspard, qui se nettoie les pattes, sur la table de la salle à manger, je me dis qu’il a bien de la chance d’être un chat. Ce félin domestique a réussi l’exploit d’asservir l’homme quand bien même son intelligence semble relativement ridicule. Incapable de comprendre un ordre, de suivre son maître ou de faire le beau.

Et puis cet air, plein de morgue, faussement supérieur. Le chat veut toujours se la jouer « baisse le regard », genre racaille de banlieue. Et il gagne souvent…
Gaspard fait les 3/8 : 8 heures à dormir, 8 heures à faire la sieste, et 8 heures à demander à manger. Un exemple total de lascivité, et même d’oisiveté. Les hommes seraient encore en train de taper des cailloux entre eux s’ils étaient aussi paresseux que les chats.
Les chats, star de l’Internet. Que ce soit en sautant d’une étagère, en caressant de la patte un bébé ou encore en faisant le pitre dans un carton, ils affichent des millions de vues sur les ordinateurs…. Comment peut-on donner autant de reconnaissance à des valeurs aussi peu morales ?
Moi je suis fidèle, obéissant, affectueux, mais me donne-t-on une médaille pour cela ? Non. Je suis protecteur des êtres qui me sont chères, me remercie-t-on ? Non.
La réalité, c’est que je suis jaloux de Gaspard. J’aimerais être un chat. J’aimerais avoir sa vivacité, sa légèreté, son pas souple et sa griffe habile. Je l’envie quand je le vois bondir d’une chaise à un meuble sans se vautrer, glisser, tomber sur le derrière comme cela m’arriverait si je tentais.
Je l’imagine au soleil couchant, sauter par la fenêtre, et se retrouver dehors, dans le jardin, prêt à passer la nuit à courir et parcourir ce monde comme ça le chante.
Il est libre contrairement à ma condition. Je passe le plus clair de mon temps à regarder dehors la face collée à la fenêtre, en attendant ma famille. Ils rentrent souvent tard, et quand ils sont enfin là, ma prostate soupir de soulagement. Je devrais leur en vouloir, mais je ne peux pas, je les aime, c’est ainsi.

Et puis, quel plaisir d’entendre la porte s’ouvrir et de voir ma maîtresse. Ma queue se dresse et bouge de tous les côtés en attendant ses caresses !
Pour rien au monde je n’échangerais ma vie de chien contre celle de Gaspard !